Ce matin paraissent différents articles (Les Echos, Le Figaro) sur la crise actuelle que traverse le photovoltaïque.
Serait en cause un dumping chinois et une surproduction mondiale, liée à la fois à la crise financière (baisse de la demande), à la fois au resserrement drastique des tarifs d’achat des pays européens (pression sur les prix et baisse de la demande) et enfin à une hausse de 60% des capacités de production.
Ainsi plusieurs acteurs ont vu leurs comptes passer dans le rouge : l’allemand Qcells, l’américain SunPower (groupe Total), le norvégien REC, voire, pour d’autres, ont déjà déposé le bilan.
Si le diagnostic me semble juste, il me semble que l’on peut tirer plusieurs enseignements de cette situation.
Premièrement, on ne peut à la fois reprocher à la technologie photovoltaïque d’être plus chère que les autres technologies de production d’électricité (nucléaire, fossile, ou renouvelable) et se plaindre d’un effondrement des prix du solaire, fût ce au détriment d’une industrie européenne.
Les détracteurs du solaire – particulièrement puissants en France par le lobby nucléaire, Henri Proglio en tête pour ne pas le citer – n’ont cessé de reprocher ces dernières années au solaire de n’être pas compétitif et d’importer les panneaux de Chine. Ce faisant ils ont été à l’origine de campagnes visant à décrédibiliser le solaire, en brandissant la menace d’une explosion de la CSPE, avec souvent la plus parfaite mauvaise foi. Ce qui a provoqué la panique du gouvernement et les stop-and-go réglementaires désastreux que nous avons connu. Le paradoxe est qu’ils ont contribué avec leurs homologues allemands, anglais, italiens, espagnols, à accélérer la désagrégation de l’industrie européenne des panneaux (au profit des chinois) et ont fortement accéléré la baisse des coûts… Ce qui inévitablement provoque une accélération de l’avènement de la parité réseau. Au prix (fort ?) d’une industrie bientôt exclusivement asiatique.
Si l’on se projette un tant soi peu, l’on s’aperçoit que le coût d’un système photovoltaïque se rapproche de 2€/Watt installé, ce qui revient pour une installation de taille moyenne intégrée au bâti (de quelques centaines de kWc) , après prise en compte des frais d’exploitation et de maintenance, en France métropolitaine, à un prix du kWh produit de l’ordre de 16 c€.
Ce type d’installations raccordées directement sur le réseau de distribution près des points de consommation, ne se compare pas bien évidemment aux coûts de production de l’électricité centralisée de très grande puissance qu’il faut transporter sur de longues distances, mais se compare aux coûts de l’électricité distribuée. Partant de ce constat, et après prise en compte des hausses annoncées de 12% par an des tarifs de l’électricité, la parité réseau sera atteinte d’ici quelques années et bien avant la fin de la décennie.
Voilà donc une réalité qui contredit les militants d’arrière garde de l’énergie centralisée. On objectera non sans raison, que l’électricité photovoltaïque doit pouvoir se coupler avec le stockage de l’énergie. Or, en France, la grande hydraulique représente une formidable source de stockage largement utilisée par EDF, et se marie très bien avec les énergies intermittentes, du moins dans la limité des capacités de stockage qu’elle offre, qui pour l’instant sont sans commune mesure avec la capacité installée des énergies intermittentes. Cela laisse une possibilité de multiplier par 30 à 50 la capacité actuelle du photovoltaïque dans l’hexagone avant que l’on vienne saturer nos capacités de stockage.
Deuxièmement, la disparition de l’industrie européenne du solaire est elle une fatalité et est elle regrettable ?
Très large question dont nous ne pourrons faire le tour en quelques lignes. Je voudrais juste donner quelques éléments de réflexion.
D’une part, nous pouvons dresser le constat que la quasi-totalité des ordinateurs, des téléphones portables, des téléviseurs, des jouets, des teeshirts sont aujourd’hui fabriqués en Asie. Cela n’émeut plus grand monde dans la mesure où, pour tel secteur, il est considéré comme à faible valeur ajoutée et sa délocalisation n’est pas une honte (textile), et pour tel autre secteur, le savoir-faire et la propriété industrielle des composants restent largement propriété des pays développés (microprocesseurs, par exemple). Mais pour combien de temps ? Dans ces réflexions, pas ou très peu de considérations de contenu en emplois mais uniquement de contenu de valeur ajoutée. Or, à l’heure de la raréfaction du travail, de la désindustrialisation massive de nos pays occidentaux, il serait peut être temps de se poser la question de l’emploi. Dans ce contexte, la délocalisation de l’industrie des panneaux n’est qu’un phénomène parmi d’autre, dont il serait hypocrite de se plaindre sans remettre en cause plus largement le devenir de nos industries. Dit autrement nous l’avons bien cherché et bien voulu. Le sort de l’automobile se posera de la même façon dans 5 ou 10 ans (il a même commencé à se poser car les constructeurs délocalisent largement en Asie).
D’autre part, le France est un pays qui se gargarise de ses champions nationaux (EDF, Total, Veolia, PSA, Renault-Nissan, Arcelor-Mittal etc.) sans se préoccuper de ses PME, et sans se préoccuper de la façon dont nos champions produisent. Or force est de constater que l’unique objectif de ces grands groupes est de croître en augmentant leurs profits quitte à délocaliser largement leur production (et leurs sous-traitants) dans des pays asiatiques. Ainsi la part produite – en valeur – sur le sol français diminue continuellement pour ces groupes. Certains d’entre eux ne paient du reste aucun impôt, tel le groupe Total, dont l’exemple est édifiant : l’investissement que le groupe vient de faire dans SunPower bénéficiera uniquement aux Etats-Unis, et contribue déjà à détruire le tisu des PME françaises : Sun’R, ma société, mise à mort délibérément par Total, mais également Tenesol cédé aux américains. Nous ne sommes pas les seuls : Total, aidé de Veolia, est en train de mettre à mort délibérément et activement le dernier fabricant européen (français) d’huiles recyclées (Ecohuile) avec les procédés les plus odieux.
Ainsi, le sort des PME françaises – les plus contributrices en emplois – ne peut qu’être morose face à une mondialisation à laquelle participent très largement les soi-disant champions nationaux.
Enfin, si l’on veut voir le verre à moitié plein, il faut réaliser que les panneaux ne représentent aujourd’hui que 30% du coût d’un système photovoltaïque. Il n’y a donc pas lieu de croire que le savoir-faire européen du solaire est mort avec la délocalisation de la fabrication des panneaux en Asie. En termes de contenu en emplois, la partie systèmes (onduleurs, câbles, installation, systèmes d’intégration, assurances, maîtrise d’ouvrage) représente même plus de 80% du contenu en emplois direct et indirect d’une installation solaire.
Ce sont ainsi 25 à 40 000 emplois qui ont été créés dans le solaire photovoltaïque en France ces dernières années, principalement dans l’installation, le développement, ou la production d’électricité, mais très peu (quelques centaines) dans la fabrication de panneaux.
Rapportés au kWh produit, c’est infiniment plus que le nucléaire dont le contenu est environ 10 fois moindre. Au passage, déminons définitivement l’annonce de Proglio qui annonce la perte de 1 million d’emplois en cas d’abandon du nucléaire. Non seulement le chiffre est erroné mais la quasi-totalité de ces emplois sont des électriciens, génie-civilistes, ingénieurs, tout à fait à même de se reconvertir demain matin dans une filière renouvelable fortement plus créatrice d’emplois.
Ainsi si l’on peut amèrement regretter cette délocalisation asiatique, pourtant inéluctable dans le système actuel mondialisé que nous avons souhaité, nous ne manquons pas d’opportunités pour développer des PME innovantes sur notre sol, capables ensuite d’exporter leur savoir-faire à l’extérieur de nos frontières.
Troisièmement, que peut-on faire pour le secteur photovoltaïque français et européen ?
Il serait temps de se rappeler que le développement de toutes les infrastructures, notamment énergétiques, a nécessité un soutien initial de la collectivité. Tel a été le cas pour le charbon puis le pétrole au début du 20ème siècle. De même, les campagnes françaises ne seraient pas équipées du réseau électrique si les villes n’avaient pas supporté le coût d’électrification des campagnes.
Regarder à l’instant T la compétitivité de telle ou telle filière n’a pas de sens si l’on n’intègre pas deux notions élémentaires : tout d’abord la perspective à long terme de la technologie – en termes de compétitivité mais, nous l’avons déjà dit, d’emplois, puis l’intérêt national (le « service public »).
J’avais pu démontrer en 2003, lorsque j’élaborais le schéma directeur des énergies renouvelables de la Tunisie, que la rentabilité d’une filière – en l’occurrence la filière éolienne – pouvait être positive malgré des tarifs de rachat supérieurs aux tarifs en vigueur à l’instant T. Le raisonnement était le suivant : en développant de façon volontariste une capacité d’installation de telle technologie sur son sol, et en structurant un secteur national (même dans le cas où les turbines sont produites ailleurs), le pays se dotait de la capacité à développer bien plus rapidement ce secteur dès lors que la parité réseau était atteinte quelques années plus tard, par comparaison au scenario « passif » dans lequel il ne développait le secteur qu’au moment de la parité réseau. Le bénéfice (la rentabilité) qu’il en tirait était largement positif.
Dit autrement, pour prendre un exemple pédagogique, développer de façon volontariste 20 000 MW solaires de façon « non compétitive » en France permettra demain, d’en installer 100 ou 200 000 une fois la parité obtenue. Si l’on attendait passivement la parité réseau pour engager un programme solaire, la capacité d’installation serait amputée significativement et ce ne seraient peut être que 20 000 MW qui pourraient être installés alors dans la même période. Le premier scenario, d’un point de vue strictement financier, est infiniment plus rentable que le premier, sans compter le bénéfice en emplois et en industrie créé.
C’est un raisonnement que connaissent bien toutes les utilities et l’Etat puisqu’il a présidé comme je l’ai dit au développement de toutes les infrastructures énergétiques. Je me souviens d’un excellent papier rédigé par feu Bernard Rogeaux, ami proche et conseiller en prospective au sein de EDF, qui sur la base d’un raisonnement similaire, concluait que le nucléaire, du fait de l’absence de compétences développées ces dernières années dans le monde, ne pourrait pas amorcer un redémarrage rapide en mesure de maintenir sa part dans le mix énergétique mondial.
Conclusion : développer le solaire en France et en Europe ne peut être qu’une opportunité pour autant qu’elle ne devienne pas l’apanage des grands groupes et qu’une certaine vision énergétique se dessine chez nos dirigeants.
En pratique que faut-il faire ? Je suis personnellement favorable à une réglementation stricte sur le bâti, liée au droit de la construction et au droit de l’urbanisme afin d’éviter les erreurs commises dans le passé : trop de projets factices, .mal intégrés, rénovation de toitures pourtant neuves ou quasi neuves. Le tarif d’achat ne serait alors plus le seul instrument utilisé, quand pour le moment il est devenu pervers : incitation à utiliser de la main d’œuvre étrangère, faible créativité, course en avant suicidaire d’acteurs exsangues.
Également il faut une politique axée et centrée sur les PME, incitant les grands groupes à développer le tissu des PME nationales au lieu de les tuer, en les sanctionnant le cas échéant.
Enfin, mais c’est un projet plus global ne concernant pas seulement le solaire, limiter la concurrence chinoise par des barrières ne peut être qu’une bonne chose pour nos industries à condition de ne pas se contenter des produits finis (panneaux) mais aussi et surtout des produits intermédiaires (wafers, cellules, voire silicium).
Je ne vois qu’une taxe carbone – sur laquelle je milite depuis longtemps – pour remettre un peu d’ordre dans le bazar de la délocalisation et de la mondialisation.